« The Terror » de Dan Simmons.

Publié le par joe


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En scrutant attentivement cette photo satellite de King William Island, au nord du Canada, vous tomberez peut-être par hasard sur ce qui ressemble à des épaves. Celles de bateaux dont l'écrivain américain Dan Simmons (L'Echiquier du Mal, le cycle d'Hypérion...) relate dans The Terror les destinées tragiques de leurs équipages.

Son dernier roman s'appuie sur des faits réels : l'expédition de John Frankin, en 1845, partie pour découvrir le passage mythique du Nord-Ouest, cette voie maritime entre l'Europe et le continent américain, en passant par l'Océan arctique. Les navires HMS Terror et HMS Erebus avaient quitté le Royaume-Uni en 1845, et se sont retrouvés coincés dans au milieu de la banquise. Non seulement les marins sont prisonniers des glaces, mais dans son livre, Simmons les confronte à une mystérieuse bête, qui prend visiblement un plaisir malin à réduire les hommes en morceaux. 

"The Terror" de Dan Simmons.Malgré la présence de cette créature démoniaque, The Terror n'est pas un livre de science-fiction à part entière. Il est situé à la croisée de trois genres (aventures, historique et fantastique) que Dan Simmons mêle avec son habileté de conteur. L'horreur naît surtout de l'environnement, à la fois d'une grande beauté (sublimée par les descriptions de l'auteur) et fondamentalement hostile. L'isolement des équipages dans ces paysages aussi raffinés que mortifères suscite une angoisse, que le roman, épais de 700 pages, distille dans sa durée. Un rythme posé qui donne l'impression d'assister à un film-catastrophe au ralenti. 

Simmons parsème ça et là son roman de scènes d'action efficaces, notamment avec les apparitions brutales de la créature. Mais si The Terror est un thriller terrifiant, c'est plutôt par ce qu'il ne montre pas, ni aux équipages ni aux lecteurs : la créature camouflée dans la glace, les bactéries mortelles dans des conserves avariées, et surtout le froid qui mord le moindre bout de chair à l'air libre. Le mal est d'autant plus cruel qu'il est invisible. 

La vie quotidienne à bord des navires est relatée avec détail et minutie : les liens de hiérarchie, les stratagèmes pour lutter contre les basses températures, les tâches de rafistolage des bateaux, le rationnement des vivres qui s'épuisent, un carnaval pour remonter le moral des marins... Derrière la coque des navires, on tente de faire vivre l'humanité. Mais le maintien de l'ordre s'estompe au fur et à mesure que naît le désespoir. Tenaillés par la faim et par la maladie, les marins vont se déchirer entre eux, au sens figuré, comme au sens propre.

Dans la forme, chaque chapitre de The Terror épouse le point de vue d'un personnage, renforçant l'aspect humain de cette tragédie. Dans ce requiem à plusieurs voix, quelques flash-backs creusent à mon avis des failles trop abruptes dans le déroulement du récit. Je regrette aussi que l'unique figure féminine, une Inuit (muette) recueillie par l'équipage reste longtemps cantonnée au rang de "primitive sexy" pendant le roman. Elle joue néanmoins un rôle fondamental dans le dénouement, qui célèbre — de manière peut-être trop évidente — une réconciliation de l'homme avec la nature.

The Terror demeure néanmoins le bon roman d'un auteur toujours surprenant. Dan Simmons avait déçu avec son avant-dernier livre, un Olympos baclé et écrit au forceps. Ça fait plaisir de le voir en forme avec une œuvre aussi originale, richement documentée et exaltante.



Mon prochain post sera consacré aux réponses de Jean-Daniel Brèque, le traducteur de The Terror en français, à des questions que je lui ai fait parvenir.  

D'autres critiques de The Terror : chez Fractale Framboise et chez le Cafard Cosmique.

Publié dans Fan de SF

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Le Chuck 19/04/2008 16:49

J'adore les livres de dan simmons ,je ne lis pas l'anglais sinon je me serais déjà jeté dessus.

valérie 25/02/2008 14:16

Si je n'étais pas aussi terrifiée par tout ce qui surgit de nulle part et réduit les humains à l'état de gloubi-boulga (impossible pour moi de visionner plus de 10 minutes d'Alien par exemple) et bien, Joël, tu me donnerais bien envie de lire ce livre...

nathalie 25/02/2008 13:02

Hello Joël,

Cette interveiw est en effet très intéressante même pour ceux qui ne connaissent pas Dan Simmons. Je vais la faire suivre à mon père qui aime bien la SF.
Je poursuis ma lecture sur ton blog et à plus.
bises
nathalie

joe 25/02/2008 14:07

@ Gromovar Moi non plus, je ne suis pas fan de romans maritimes, mais le souci du détail donne vraiment l'impression d'être sur le pont (ou dans la cale) avec les équipages. POur comparer avec le cinéma, j'ai un peu ressenti la même impression en regardant il y a quelques années "Master & Commander" de Peter Weir.@ Nébal Encore 6 mois... Ça va être long... @ Nathalie Tant mieux, j'espère qu'elle donnera envie de découvrir Dan Simmons et de savourer les traductions de Jean-Daniel Brèque.

Nébal 24/02/2008 09:36

En voilà un que j'attends avec impatience !(Vi, moi y'en a vouloir traduction française par le grand JDB, d'autant que moi y'en a incompétent en angliche...)

Gromovar 24/02/2008 09:10

The terror est un véritable chef d'oeuvre. Je n'ai jamais été fan de roman maritime mais là j'ai été bluffé. Je trouve que Simmons parvient à placer le lecteur sur la banquise avec l'équipage comme peu d'auteurs parviennent à le faire. Je n'ajoute rien à tout ce qu'il y a dans le post mais j'assure les lecteurs potentiels qu'ils se sentiront littéralement au côté de l'équipage, sur la banquise nocturne, dans le froid permanent du bateau, au fond des cales partiellement glacées, etc...Le meilleur roman de Simmons depuis Hypérion.